Critique : Lorsque j’étais une oeuvre d’art – Eric Emmanuel Schmitt

Lorsque j’étais une oeuvre d’Art – E.E.S

Que l’on soit moderne, classique, romance, pamphlet ou thriller, selon la période ou nos états d’âme, selon nos styles ou nos goûts, les lectures suivent les chemins de nos propres émotions et de nos curiosités. Que ce soit pour s’évader, fuir ce monde parfois hostile et imprévisible, pour voguer par delà le réel ou que ce soit simplement pour le plaisir de tourner les pages avec avidité, dans le train, le métro, le bain, le lit, la lecture est un véritable passe-temps pour nombre d’entre nous. D’ailleurs, ne dit-on pas que la lecture est un stratagème qui dispense de réfléchir?

EESCeci étant, bien que mon admiration pour la plume d’Eric Emmanuel Schmitt ne soit plus à prouver, j’ai quand même pris le parti de vous faire découvrir mon dernier coup de cœur, j’ai nommé: « Si j’étais une œuvre d’art » d’Eric Emmanuel Schmitt.

Entre théologie, sociologie, philosophie, littérature, ce roman est une véritable perle à la fois surprenante et intense. Une lecture haletante à la source de leçons de choses, désespérément lucide, qui nous laisse à la fois satisfait et perplexe. Une réflexion profonde sur le pouvoir exorbitant du droit, sur le statut de l’art et sur les mœurs de la société déboussolée, idolâtre et asservie qui nous entoure. Une histoire aussi farfelue qu’émouvante qui nourrit la foi en la nature humaine. Bref, comme d’aucun dirait, « un chef d’œuvre qui raconte justement l’histoire d’un chef-d’œuvre raté ».

Résumé du livre :

En proie au désespoir, abattu par sa normalité, affecté par sa vie trop « ordinaire », enfin malheureux de n’être personne et trop enclin à la souffrance, Tazio Firelli, jeune homme de 20 ans, manque de mettre fin à ses jours en sautant du haut de la falaise de Palomba. Mais cette énième tentative pour en finir avec cette vie qui ne lui apporte rien, échouera une fois encore. En effet, c’est ce jour-là qu’un artiste mondialement connu pour ses excentricités, Zeus- Peter Lama, choisit pour lui proposer de changer radicalement sa vie. Dès lors, il lui propose un marché pour le moins étrange.

Il s’agit d’un pacte méphistophélique dans lequel le jeune homme offrirait son corps pour devenir l’entière possession de l’artiste et son ultime œuvre d’art, le canevas de sa plus grande création, afin qu’il puisse exister au yeux de tous, être admiré et être l’objet de toutes les convoitises. Dans un dernier espoir d’amour et de reconnaissance et n’ayant rien d’autre à perdre que sa liberté, le jeune homme accepte de céder son corps, sa volonté, sa vie à l’artiste et accepte de s’en remettre totalement à lui, de n’avoir plus aucun droit, d’être une œuvre d’art et d’être embarqué dans un monde où il n’est plus qu’un homme-objet.

A coups de scalpels et d’étranges transformations physique, Tazio défiguré, transformé et renonçant à sa condition d’être humain, se métamorphose en monstre, et se retrouve tel un objet en cage source de convoitise dans toutes les expositions mondaines. Rebaptisé Adam bis, le héros d’Eric Emmanuel Schmitt est d’abord enchanté de sa transformation et vit sa nouvelle vie en triomphe, exultant d’être aussi admiré et se livrant corps et âme à celui qu’il nomme son bienfaiteur. Mais peu à peu, cette nouvelle forme d’esclavage lui pèse, il se rend compte que sa vie ne lui appartient plus et les inconvénients lui apparaissent.

Piégé à l’intérieur de lui-même, devenu objet, n’ayant plus le pouvoir de se représenter lui-même, vendu, acheté, et revendu, il perd son identité. Finalement, avec le temps, l’œuvre d’art tombe en décrépitude et l’homme reprend le dessus sur l’objet, notamment grâce à deux personnages. Mais pour quelle vie à présent? Peut-on sacrifier toute identité et liberté pour obtenir le bonheur? Comme échapper au monde artistique dès lors qu’on n’est plus qu’un objet? Peut-on mourir des diktats ?

Mon avis :

Lorsque j’étais un œuvre d’art est le genre de roman qui, bien que particulièrement court, vous emporte du début à la fin. Surréaliste, bizarre, décalé, voir dérangeant, odieux, inhumain, le discours pousse le paradoxe à son paroxysme.

Dans un ton léger E.E.S attise notre curiosité (ce n’est pas commun comme histoire!) et en restant volontairement flou sur la transformation de Tazio et en n’en faisant jamais une description complète, l’auteur laisse notre imaginaire prendre le dessus et suivre les codes (tous plus bizarres et loufoques les uns que les autres) énoncés par le roman. Tout est dans la suggestion et finalement l’apparence du personnage (homme ou objet) nous importe peu, puisque de l’apogée à la décadence de cet Adam bis, on reste fasciné par ce roman hors norme et dépaysant, enclin à faire naître un débat entre nos propres pensées les plus contradictoires. A l’image de la couverture et des personnages, entre amour propre, faiblesse psychologique et dégoût de soit, Schmitt nous propose une réflexion particulière sur les diktats de la société actuelle.

Au premier abord, la romance de ce chef d’œuvre raté amène à réfléchir sur la dictature de l’apparence et sur ce que l’homme le plus désespéré, torturé, est prêt à déconstruire voir abandonner pour nier sa personne et endosser un masque qui lui fera obtenir gloire et célébrité. Il conduit à une réflexion profonde sur ce qu’un homme enclin à l’absence de confiance en soi et la vision dégradée et absurde est capable de faire pour la quête du bonheur.

Finalement, c’est à la fois le culte de la beauté, l’importance du paraître et la société de consommation que E.E.S dénonce au travers de ce roman cinglant, troublant contemporain et drôle. Mais si le thème de l’art et de l’apparence est le plus récurrent, d’autres positions assez tranchées parcourent l’œuvre; œuvre qui peut sembler revisiter légèrement les mythes (Zeus tel un Prométhée moderne ou Tazio le nouvel Adam). Dès lors, c’est l’aveuglement des hommes pour la richesse et le culte de l’excès qui sont dénoncé, mais aussi la place de la femme en tant qu’objet ou encore le progrès scientifique et plus particulièrement le culte de l’eugénisme.

Voilà donc, comme vous aurez pu le comprendre, un livre que je recommande tant pour les bons moments de réflexions, que pour l’originalité des histoires et la façon dont les leçons nous sont données. Un véritable coup de cœur, qui j’espère, vous captivera autant que moi.

EXTRAITS PRÉFÉRÉS :

« Ce qui est cruel, dans mon cas, c’est que je m’en rends compte. Nous sommes des milliers sur Terre à manquer de force, d’esprit, de beauté ou de chance or ce qui fait ma malheureuse singularité, c’est que j’en suis conscient. Tous les dons m’auront été épargnés sauf la lucidité ».

« A cet instant-là, j’aurais voulu être dans le cercueil où j’étais censé me trouver. J’apercevais à quel point mon égoïsme m’avait poussé à des attitudes extrêmes dans le passé, sans aucun souci des êtres qui m’aimaient et que j’aimais »

« Mon jeune ami, chacun de nous a trois existences. Une existence de chose : nous sommes un corps. Une existence d’esprit : nous sommes une conscience. Et une existence de discours : nous sommes ce dont les autres parlent. »

« L’Homme rêvé, l’autre homme, celui que nous voudrions être, celui que l’on n’attendait plus, l’homme total, l’homme de demain, l’homme d’aujourd’hui, le rêve approche, souvenir de Dorian Gray, celui que Dieu n’a pas su faire, Dieu était aux abonnés absents, le coma du créateur, l’homme bionique, au-delà du bien et du mal, ainsi parlait Zarathoustra, au-delà du laid et du beau, E = mc2, Leviathan, l’antinombre d’or, la synthèse, thèse-antithèse-foutaise, le songe d’Epiméthée, l’alfa et l’oméga, la revanche du chaos, l’UNIQUE. »

« Ce qu’il faudrait c’est lui enlever l’âme. – L’âme ? Vous parlez comme un curé Fichet ! Par ce que ça existe, selon vous, l’âme ? – Hélas ! C’est une blessure qui saigne toujours et ne guérit jamais. On ne la supprime qu’avec la vie. »

Par Marie P.

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